Pierre-Rouge 45 : De Villa Louise au Dôme Marguerite

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Vue de l'arrière de Villa-Louise depuis le jardin.
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Du mas de Mourgues à Villa-Louise

Le cadastre napoléonien de 1814 montre déjà l’allée qui conduit toujours au Dôme Marguerite depuis l’avenue de Castelnau. Le domaine a changé plusieurs fois de mains, le mas de Mourgues devint ainsi la campagne Levat, Villa-Louise et pour finir le Dôme Marguerite. Au même emplacement, la jolie maison de maître qui ne prétendit jamais au titre de château fut plusieurs fois remaniée. Aujourd'hui encore elle semble à l'écart d'un quartier à l'égard duquel ses occupants ont longtemps entretenu un complexe de supériorité qui leur semblait aller de soi. Ainsi Alexandre Westphal, dans un livre consacré à la villa Louise qui est ici ma source principale, écrivait : " sous les murs de Villa-Louise, dans le quartier misérable et rebutant de Pierre-Rouge" pour introduire un passage consacré aux oeuvres charitables de sa tante Albertine. 

On trouve le mas de Mourgues sur les anciens plans de la série i aux archives municipales de Montpellier, sans que je puisse déterminer à quelle date il est apparu. Avant la Révolution, c'est un domaine de campagne, d'où la ville parait bien lointaine et qui ne semble pas avoir connu d'événement marquant.

Jardin de M. Mourgues par J. M. Amelin
(Médiathèque de Montpellier, fond Fages, 1652RES_Vol 2_035)

Tout change en 1825 lorsque David Levat achète le domaine pour en faire sa nouvelle campagne. La jolie folie familiale - le château Levat - avait été vendue sous l'Empire et Levat, visiblement attaché au quartier, avait voulu y retrouver une campagne. Il fit d'ailleurs des acquisitions foncières pour augmenter l'emprise de sa propriété et remania la vieille bâtisse dans le goût de son époque. Ami du fameux botaniste suisse Candolle, David Levat lui fit dessiner son parc. Vice-président du bureau de bienfaisance attesté en 1849, David Levat fait partie des notables en vue de Montpellier. Il donna à la propriété son premier éclat mondain, y recevant tout ce que la bourgeoisie protestante de Montpellier pouvait compter de gens de bon ton : les Bazille, la famille de Jules Pagézy, président de la chambre de commerce et plus tard maire de Montpellier qu'il transforma de fond en comble, les Parlier, alors châtelains du château Levat, et d'autres familles dont on reparlera : les Castelnau, les Westphal et les Lichtenstein.

Les Westphal-Castelnau et la haute société protestante montpelliéraine

Ce ne sont donc pas des inconnus qui rachètent le domaine en 1850. Les Westphal sont une vieille famille patricienne et protestante de Hambourg. En 1806, Auguste Lichtenstein, neveu de Gotlieb Wilhelm Alexandre Westphal et élevé dans sa maison, s’est installé dans le Midi au moment où le maréchal Mortier entrait en conquérant dans la ville de Hambourg. Napoléon, dans sa démesure, en faisait le chef-lieu d’un éphémère département français des Bouches-de-l’Elbe en décembre 1810. Entretemps, Auguste Lichtenstein avait fondé en 1809 à Montpellier une maison de commerce en s’associant à un Monsieur Goudet, et plus tard à un M. Vialars. L’aîné des fils de Gotlieb, Wilhelm Westphal, rejoignit son cousin à Montpellier. Auguste voulait être pour Wilhelm ce que Gotlieb avait été pour lui : un mentor. En 1816, Wilhelm devient l’associé de Lichtenstein et Vialars. En 1829, il propose à son plus jeune frère Alexandre de le rejoindre à Montpellier dans une autre maison de négoce, E. Blouquier fils et Cie. 

Alexandre Westphal-Castelnau (1801-1867) - reproduction en noir et blanc de son portrait par Eugène Castelnau
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Né en 1801, ayant fait des études de naturaliste, Alfred Westphal se passionnait pour les reptiles et notamment les serpents, qu'il collectionnait, conservés dans des bocaux de verre remplis d'alcool. A la fin de sa vie, il possédait 1132 spécimens représentant 560 espèces différentes. 

Alexandre Westphal se fixe définitivement à Montpellier en 1830. Sa résidence urbaine est fixée, à partir de 1834, rue Saint-Guilhem. Après un retour de queques années à Hambourg où il s’était marié, Wilhelm devenu veuf revint à Montpellier en 1846 avec ses deux filles. Il y fit de mauvaises affaires, se ruina dans les rizières de Camargue et failli bien entrainer son frère dans sa chute, alors qu'Alexandre n'avait aucun intérêt financier dans les affaires de Wilhelm. 

En février 1830, Alexandre Westphal rencontre Louise Castelnau et l'épouse quelques semaines plus tard à Mudaison. Par sa mère, Louise Castelnau est une Bazille. Lionel Dumont a livré une étude très détaillée de cette parentèle et des inter-mariages successifs qui en font un vaste réseau de cousinages.

D'août à octobre 1830, son beau-père Louis-Michel Castelnau est brièvement maire de Montpellier, dans les temps troublés qui suivent la mise en place de la Monarchie de Juillet. En effet, Montpellier reste longtemps une ville légitimiste et le maire nommé par le gouvernement est donc minoritaire au sein du conseil municipal. Castelnau avait été adjoint du maire légitimiste Dax d'Axat entre 1815 et 1817, ce qui aurait pu lui valoir les faveurs de ce camp s'il n'avait été protestant. Louis-Michel Castelnau renonce rapidement à son mandat de maire devant le rejet suscité par sa personne et sa religion. Son successeur Zoé Granier est lui aussi un soutien de la dynastie de Louis-Philippe, mais il a l'avantage décisif pour les légitimistes d'être catholique. 

Alexandre Westphal-Castelnau mena une vie partagée entre le commerce et l'herpétologie, sans rompre les liens avec Hambourg. Il devient en effet consul des villes hanséatiques (Lübeck, Brême et Hambourg) pour Montpellier et Sète. Il participe à la fondation de l'académie de Montpellier en 1847 et y assure les fonctions de trésorier jusqu'en 1867. Il a peu publié mais les éloges qui lui sont rendus à sa mort, au-delà des politesses d'usage, insistent trop sur sa gentillesse et sa modestie pour qu'on puisse douter que ces qualités fussent bien les siennes. 

L'entrée et la façade de la villa-Louise. On distingue facilement ce qui reste de l'ancien mas de Mourgues à gauche et les nouvelles constructions ajoutées entre 1849 et 1861 à droite. Le belvédère d'où l'on pouvait contempler le centre-ville existait déjà.
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)


Villa-Louise au temps de Westphal

En 1849, le fils d'Alexandre, Alfred Westphal-Castelnau, âgé de 18 ans, entre comme apprenti dans la maison de commerce familiale. Baccalauréat en poche, il venait de faire un tour d'Europe selon l'usage de son milieu : l'Angleterre, l'Ecosse, le berceau familial de Hambourg bien sûr, mais aussi de nombreuses autres villes d'Allemagne et la Suisse. C'est en 1850 qu'il se marie avec une cousine, Amélie Castelnau. La même année, Louise Castelnau et son frère Jules achètent la propriété de David Levat et la rebaptisent la villa-Louise. L'ancienne campagne Levat compte alors 9 hectares. Très vite Louise et Alexandre font entreprendre des travaux. Plusieurs pièces sont ainsi ajoutées au nord de la maison pour y loger Alfred et Amélie. 

A l'été 1851, celui qui est à l'origine de l'installation des Westphal à Montpellier, Wilhelm, décède à la villa Louise. La même année, Alfred Westphal commence une intense activité religieuse. Il visite les prisonniers, organise des collectes charitables et la diffusion de livres protestants. Alfred aurait aimé aller plus loin encore, devenir pasteur, mais il ne voulut pas aller contre la volonté de son beau-père, très opposé à cela. Opposant discret au Second empire, Alfred mène une vie partagée entre le négoce et l'étude. Il eut onze enfants avec Amélie, dont cinq seulement survécurent à leurs parents.

L'avenue, au fond le porche et la cour intérieure
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Alexandre Westphal continue à mener à Villa-Louise la vie mondaine à forte coloration intellectuelle qu'il aimait. Seigneurs russes, officiers de la Navy, diplomates italiens fréquentent sa table et son salon. Un professeur de l'université d'Iéna décrit ainsi sa visite au début des années 1850 : "C'est au crépuscule que j'arrivai dans la splendide avenue d'érables, au bout de laquelle je me trouvai tout à coup au milieu d'une famille nombreuse, réunie devant la maison, et dont l'accueil fut des plus aimables. C'était un beau spectacle : deux pères de famille avec leurs parents, leurs enfants, les institutrices, un jeune couple et de petits enfants."

Ce tableau charmant fut éphémère. En mai 1853, Jules Castelnau se remarie et abandonne aux Westphal ses parts de propriété de la villa-Louise. En décembre de la même année, Alfred Westphal est frappé par plusieurs attaques de paludisme. Escrimeur, boxeur, lutteur, Alfred Westphal avait la réputation d'être un colosse, capable, dit la légende du quartier, de sortir à lui seul une charrette tombée dans le fossé de Boutonnet. Hélas, malgré sa robuste constitution et les soins qui lui furent prodigués, Alfred Westphal ne survécut aux fièvres paludéennes que diminué. Il peut encore mener ses affaires jusqu'en 1858 mais doit ensuite se retirer, âgé de seulement 27 ans. Dès mars 1854, il s'installe à l'année à Villa-Louise où il reste d'abord très actif. Economiste reconnu, il s'engage pour la réduction des droits de douane sur le vin entre la France et le Royaume-Uni. Alfred Westphal prononce un discours remarqué au Cristal Palace de Londres à l'éte 1856. A la même époque, il entretient une correspondance avec l'économiste Michel Chevalier, professeur au collège de France, un temps président du conseil général de l'Hérault et défenseur comme lui des principes du libre-échange. 

En 1858, Alfred Westphal est atteint d'un mal qui dans ses moments aigus, l'empêche de lire, d'écrire et même de faire des efforts de pensée. Pendant plusieurs années, il essaie en vain de se faire soigner en Suisse, où il apprend en février 1859 la mort subite de son frère Gaston, emporté par la rougeole. Cette nouvelle épreuve conduit Alexandre et Louise à s'installer eux aussi à l'année à Villa-Louise. 

L'allée des charmes où Alfred et Amélie pleurèrent leur fils Jean pendant l'été 1854
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

A partir de l'automne 1861, trois générations de Westphal cohabitent dans la maison qui a été à nouveau agrandie en surélevant une aile de deux étages. L'été, oncles et tantes rejoignent la maison de famille. On y reçoit toujours beaucoup, des amis et des cousins venus de Hambourg ou d'ailleurs en Europe. Alexandre s'occupe de sa collection de reptiles, Alfred développe les activités agricoles du domaine et soigne particulièrement son vin, réputé jusqu'à la cour du grand-duc de Weimar. En 1865, Amélie écrit dans son journal : "Je regrette de ne pas écrire davantage. Mais notre existence est si douce, si paisible, que les jours succèdent aux jours sans laisser de trace. (...) Cette vie à la campagne répond à toutes nos aspirations et nous ne cessons de nous féliciter de notre décision." La vie reste cependant assombrie par les maladies et les décès des enfants du couple formé par Alfred et Amélie. 

Allée des Lauriers (Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

L'un d'entre eux, Henri, fait l'objet de soins constants. Esprit délié prisonnier d'une motricité qui le forçait à utiliser des béquilles ou, dans les meilleurs moments, une canne, Henri Westphal reçoit une éducation classique de la part d'un précepteur qui encourage son interêt pour l'entomologie. Son grand-père collectionnait les reptiles, lui accumule et inventorie les insectes. Aux beaux jours il se fait promener en fauteuil roulant le long des murailles de pierre de la rue de Montasinos et sur le chemin de la justice qui est alors une allée de sable au bord de laquelle il observe les araignées maçonnes. Il monte parfois par le chemin de Méric jusqu'à Bel-Air, et redescend par Maillac où réside son cousin l'entomologue Lichtenstein et par la campagne Planchon, où, aux dires de la famille, le fameux agronome le reçoit comme un confrère en science. 

Le jardin d'Henri Westphal (Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Derrière l'allée des Lauriers, au sud de la propriété, à l'abri du Mistral, Le jeune Henri fait son propre jardin, avec l'aide du vieux jardinier Sabatier. La petite cabane de planches que l'on voit sur la photo est son oeuvre, que sa mère fit préserver pendant quarante ans des rigueurs du climat. Il soigne aussi des poules. Pendant la guerre contre la Prusse en 1870-1871, il doit s'aliter. Henri tricote dans son lit des écharpes de laine pour les soldats. La famille est endeuillée par la perte de son brillant cousin le peintre Frédéric Bazille. L'état de santé d'Henri s'aggrave à la fin du mois de mai 1871. Il agonise pendant plusieurs jours, recevant ses amis dont sa voisine d'en face Valentine Raoux, catholique à l'esprit oecuménique avant la lettre et soeur de la propriétaire de la villa Savine

Le rond des Pins (Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Après la guerre franco-prussienne, Alfred Westphal fit plusieurs tentatives pour revenir à une vie plus active, mais aucune d'entre elles ne dura. Il consacra son énergie intermittente à la promotion de l'évangélisation protestante. En marge du protestantisme concordataire, avec des pasteurs salariés de l'Etat, dont il désapprouve jusqu'au principe, il soutient la tendance évangélique à travers un mouvement appelé mission intérieure. Il ne craint pas de recevoir des catholiques et de correspondre avec eux. Son action s'établit en marge du protestantisme officiel, et finit par rompre avec lui en 1873. Avec la minorité orthodoxe, il participe à la création de l'Eglise réformée indépendante de Montpellier, dont la paroisse s'installe d'abord rue Brueys puis rue Saint-Roch (actuelle rue de la République) et finalement sur le Cours Gambetta, dans un ancien manège à chevaux. Cet immeuble fait actuellement l'objet d'une opération immobilière à l'esthétique discutée. 

En mars 1876, pour son anniversaire de mariage, Alfred Westphal compose un poème en occitan. Parlant plusieurs langues, il avait un attachement sentimental à la langue du peuple de son Montpellier natal et l'héritage chevaleresque qu'elle portait. Il s'associe dès 1877 au mouvement du félibrige qui veut faire reconnaître, voire même renaître la langue d'Oc. Il publie notamment un travail sur les termes de pêche et de marine en usage à l'époque au Grau-du-Roi. 

Le petit-bois, théâtre de la Félibrée du 14 mai 1883
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Voici comment Alphonse Roque-Ferrier décrit la villa Louise en 1883 : « Villa Louise est placée à égale distance de Castelnau-le-Lez (…) et de la ville de Montpellier. Elle se cache au milieu d’arbres magnifiques, au centre d’un paysage que les Montpelliérains admireraient davantage, s’ils ne l’avaient pas constamment sous les yeux. C’est dire que le terme de villa n’est guère de saison ici et que, pour rendre l’impression du visiteur, il faut se reporter par la pensée à ces villas du Ve et du VIe siècle, où se retiraient les nobles Gallo-Romains, qui cherchaient dans l’étude l’oubli des désordres et des compétitions civiles de leur temps. » D’autres vantent à la même époque le coup d’œil pittoresque sur la ville que l’on a depuis cette hauteur discrète. Il est dommage que l'ouvrage dont j'ai tiré la plupart des illustrations de cet article n'en propose aucune vue. Il faudrait aussi pouvoir imaginer les couleurs et les parfums de ce jardin disparu. La floraison des cerisiers tôt dans le printemps, l'odeur sucrée des figues de l'été, l'intensité du rouge des fleurs de grenadier entre mai et août.

C’est à l’occasion d’une félibrée qui se tenait à la villa Louise que cette description a été faite. Avant de devenir des fêtes populaires à partir du début du XXe siècle, les félibrées étaient des réunions de beaux esprits, des tournois d’éloquence en occitan qui prétendaient renouer avec la tradition des cours d’amour des troubadours. La Maintenance de Languedoc organisait les siennes le lundi de Pentecôte. Celle du 14 mai 1883 aurait réuni 400 à 500 personnes dans le petit bois chez les Westphal-Castelnau, avec une part importante consacrée aux textes envoyés par la reine de Roumanie. Frédéric Mistral était là. Parmi les félibres se trouvent aussi bien des Espagnols que des Français. Il y avait quelques notables, comme Charles Gide, l’oncle d’André, de la Faculté de droit ; des doyens de facultés, Émile Planchon, directeur du Jardin des Plantes, d’autres universitaires, des magistrats, des cousins des hôtes : les Leenhardt, les Bazille…

Le 30 mai 1887, d'après le journal L'Eclair, la félibrée a de nouveau lieu à Villa-Louise. Elle commence à 15h00. Le rendez-vous de départ est donné place de la Croix-de-Fer, à l'arrêt des omnibus Pourquier, à 14h00. Dès l'avant-veille, plusieurs poètes sont arrivés en ville. L'après-midi est consacré à la lecture à haute voix de nombreux textes et à la cérémonie de distributions de récompenses pour les auteurs des meilleurs d'entre eux. Alexandre Westphal lit hors concours la traduction en vers français de Marthe la folle écrite par Jasmin, un précurseur agenais du félibrige mort deux décennies plus tôt. Le journaliste énumère les contributions d'auteurs dont les noms sont presque tous oubliés du grand public et que le journal présente comme des célébrités de l'époque. La journée se termine par un banquet, ponctué de toasts et de chants. Edouard Marsal, peintre montpelliérain trentenaire déjà reconnu, est aussi un félibre à la voix bien timbrée. C'est lui qui chante Lis Estello d'Aubanel ce soir-là. Il sera élu majoral du félibrige en 1892. Cette sorte d'académie ne se compose pas de 40 fauteuils, mais de 52 "cigales". 

Le Plan (Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Les arbres du parc sont des tentations pour les adolescents de la famille Westphal. L'Eclair, journal catholique toujours goguenard lorsqu'il s'agit des protestants, donne une publicité inattendue à un micro événement survenu le 5 avril 1882 : "le jeune Félix Westphal, âgé de 14 ans, qui était monté sur un arbre de sa propriété, sise au quartier de l'Aiguelongue, est tombé sur le sol d'une hauteur de 10 mètres environ. Il s'est fait, en tombant, quelques contusions sans gravité." Voilà qui n'aurait pas mérité une brève si la mésaventure était arrivé dans une famille plus ordinaire.

L'allée des cerisiers. On devine la maison à gauche derrière les arbres
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Toujours actif dans la communauté protestante, Alfred Westphal est nommé au Synode général en novembre 1879. Membre de la commission permanente, il rédigea avec Emile Vautier la nouvelle constitution de ce "parlement huguenot" comme le dénommait son fils. Il ne néglige ni l'évangélisation des campagnes, ni les oeuvres de charité plus locales. Le préfet l'avait fait entrer à la Commission des hospices de Montpellier qui avait notamment pour tâche à ce moment là de déplacer l'hôpital Saint-Eloi de ses locaux de l'écusson (l'actuel Rectorat), au nouvel hôpital dit "suburbain" construit selon les principes aéristes alors en vigueur. Lorsqu'il dut quitter cette commission en septembre 1881, pour raisons de santé, deux soeurs de charité vinrent à la villa-Louise tenter de l'en dissuader, en vain. 

C'est lors de cette année scolaire là, celle de 1881-1882, que le jeune André Gide fréquente brièvement le lycée de Montpellier avant plusieurs mois de maladie plus ou moins simulée soignée à Lamalou-les-bians. Il se souvient plus tard dans Si le grain ne meurt : "A Montpellier la question confessionnelle importait peu, mais comme l'aristocratie catholique envoyait ses enfants chez les frères, il ne restait guère au lycée, en regard des protestants qui presque tous cousinaient entre eux qu'une plèbe (...) qu'animaient contre nous des sentiments nettement haineux. Je dis "nous" car presque aussitôt j'avais fait corps avec mes coreligionnaires, enfants de ceux que fréquentaient mon oncle et ma tante, et auprès de qui j'avais été introduit. Il y avait là des Westphal, des Leenhardt, des Castelnau, des Bazile, parents les uns des autres et des plus accueillants". Mais comme il ne partage ni le goût de la bagarre ni celui des pétards explosifs avec ses condisciples, il ne se fait guère d'amis parmi eux. 

En juin 1885, après avoir continué à en prendre soin depuis la mort de son père, Alfred Westphal-Castelnau fit don de la collection de reptiles de son père à l'école d'agriculture. Il existe une carte postale qui permet de les apercevoir dans des armoires vitrées, mais son vendeur en voulait trop cher pour ma bourse et pour un document en mauvais état.

Laissons à nouveau un invité donner ses impressions sur Villa-Louise. Il s'agit cette fois de l'économiste Charles Gide, professeur au lycée de Montpellier et oncle de l'écrivain André Gide : "Villa-Louise n'était qu'une maison sans façade, où l'on entrait par une porte étroite et basse... mais de là on voyait, à travers les pins, se profiler Montpellier, assis sur la colline qui lui a donné son nom (...). C'était un beau paysage italien. Mais on y voyait surtout M. Westphal-Castelnau. Dès qu'on était entré, on ne voyait que lui. Il se tenait dans le salon, que le voisinage des grands arbres faisait un peu sombre, le plus souvent debout et adossé à la cheminée." C'est ainsi qu'il recevait le dimanche après-midi. Charles Gide décrit un patriarche de noble allure, aux convictions économiques démodées de son point de vue, mais auquel il répondait avec humour sans se départir d'un profond respect. "Ce cercle familial, quoiqu'il fut assez grand pour se suffire à lui-même - et c'est là le danger de la vie de province - n'était point fermé ; il était largement ouvert à tout ce qui venait du dehors, professeurs de l'Université, étrangers de passage, et surtout pasteurs et protestants éminents de divers pays."

En 1893, celui que Charles Gide décrit comme l'équivalent protestant d'un prince de l'Eglise, est mis en minorité avec ses amis par le Synode de La Rochelle et perd sa position officielle dans la direction du protestantisme français, mais pas toute son influence. En 1895, une riche protestante gangeoise, Mme Dagenès-Randon, lui a légué toute sa fortune, à charge pour lui de la distribuer à des oeuvres et des personnes protestantes. L'héritage servit notamment à construire un presbytère à Saint-Pargoire en 1896. 

Alfred Westphal-Castelnau le 20 mars 1901, à l'occasion de ses noces d'or
(Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Peu à peu Villa-Louise s'est vidée de ses occupants permanents. Les deuils successifs se sont ajoutés à la dispersion des descendants, qui ne se retrouvaient plus qu'à la fin des vacances d'été d'alors, en septembre, pour les vendanges. 

Façade de la villa-Louise. On y distingue la véranda où Alfred Westphal-Castelnau aimait se reposer dans ses dernières années (Cliché scanné dans l'ouvrage Villa Louise 1850-1908 d'Alexandre Westphal)

Alfred Westphal-Castelnau décède en 1906, sa veuve Amélie en mars 1908. Aussitôt après, les dix hectares de Villa-Louise sont vendus. Leur fils écarte avec élégance la tentation de la nostalgie : "Que cherchez-vous ici ceux qui vous ont quittés ? Ne vous laissez point amollir par le charme mélancolique d'un cadre qui ne peut vous les rendre. Avant eux, Villa-Louise n'était pas. Après eux, Villa-Louise n'est plus. Villa-Louise c'était eux..."

Emprise de la propriété Westphal en 1896 - plan de la ville dressé par l'architecte M. A Kruger (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France) 

Le Dôme-Marguerite

L'acheteur de Villa-Louise est un riche entrepreneur dont les affaires sont à Odessa et Sète, Jean Chevallier. Outre sa propre société, en 1926, il est administrateur de plusieurs sociétés à Alger, dont Lassallas, société de fabrication, vente et location de futs de transport, ou la compagnie industrielle et immobilière, au champ d'activités plus diversifié.

Le vignoble algérien et le besoin de transporter les vins en fûts ont fait la fortune de sa famille à partir de 1880. Né en 1870 à Lyon, Jean Chevallier se rend à 18 ans à Odessa en Ukraine pour y fonder une filière d’importation des bois merrains, dont l’autre extrémité est créée à Sète en 1894. Les bois merrains sont des bois fendus qui sont la matière première des tonneaux et des fûts. Cette installation lointaine faillit coûter la vie à Jean Chevallier dans la nuit du 8 au 9 juillet 1894, alors qu'il retournait à Odessa sur un vapeur russe, le Prince Vladimir.
 
Le sémaphore de Marseille, dans son numéro du 18 juillet 1894, rend compte du naufrage de ce navire en mer Noire. Abordé, en pleine mer, à 32 milles de la terre, par un vapeur italien, La Colombie, le Prince Vladimir est impossible à sauver. La voie d’eau est importante, il faut faire évacuer le navire, qui manque de canots de sauvetage. La Colombie tente de quitter le lieu du naufrage à la faveur de l’obscurité. Le second du Prince-Vladimir et quelques hommes sautent à l’abordage de La Colombie et tentent de s’emparer de ses canots de sauvetage. Un autre navire de la compagnie de navigation de la mer Noire, le Sineous, arrive sur le lieu du naufrage et porte secours aux passager du Prince-Wladimir. Le journaliste reproduit le témoignage du « grand négociant en bois » Jean Chevallier : « J’attendais résolument la mort en bon chrétien ; mais mon coeur était empli d’une immense pitié pour les malheureux que je voyais à mes côtés, à moitié immergés. Des femmes pleuraient à fendre l’âme. Des pères bénissaient leurs enfants dont les gémissements et les cris étaient déchirants. « Courage, mes amis! », ne cessait de crier du haut de sa passerelle, le capitaine Klioun ; on vient à notre secours… courage! ». Le vapeur coula avec une rapidité vertigineuse au fond de la mer et je me sentis entrainé sous un tourbillon rapide produit par la descente ; je fermais les yeux et la bouche ; peu après je remontai à la surface de l’onde encore plus rapidement que j’étais descendu. Ma ceinture de sauvetage me soutenait à la surface. Je considérai la mer devenue nue : au loin on apercevait le vapeur italien. Bientôt la mer se couvrit d’épaves et de corps d’hommes. J’aperçus aussi une barque qui flottait à l’abandon et sur laquelle un naufragé s’était déjà réfugié ; je me mis aussitôt à nager dans cette direction et j’y arrivai exténué de fatigue. Le naufragé n’était autre que M. Charles Feldman, premier lieutenant du Vladimir, qui ne put me dire comment il s’était sauvé. Quelques instants après, j’avais l’insigne bonheur de retirer de l’eau mon ami, mon compatriote, M. Lapeyssonie père, le négociant bien connu de Sète» D’après le journaliste, Jean Chevallier a sauvé plus de vingt personnes et retiré de l’eau la dépouille mortelle de la comtesse de Bellemaine. 

En 1908 encore, le bulletin de la chambre de commerce cite Jean Chevallier comme négociant en bois à Odessa. Nul doute que la guerre et les révolutions russes de 1917 ont dû mettre un terme à cette partie de ses activités. 

Courrier sur papier à en-tête du bureau bordelais de Jean Chevallier et Cie
(20 septembre 1925 - collection personnelle de l'auteur)

Jean Chevallier épouse en 1896 à Montpellier Marguerite Fondère, fille d’un négociant en vin qui avait des affaires à Sète et à Oran, et dont la réussite éclatante lui avait valu la légion d’honneur en 1887. Comme Louise Westphal avait donné son prénom à la villa, Jean Chevallier rebaptisa sa demeure Dôme Marguerite en l’honneur de son épouse, mère de leurs cinq enfants. 

Villa Dôme-Marguerite (carte postale non circulée, collection personnelle de l'auteur)

Pour donner à sa demeure un lustre nouveau, Jean Chevallier fait appel à l’architecte Edmond Leenhardt, cousin des héritiers Westphal, qui connaît bien la demeure pour y être souvent venu. Leenhardt transforme d’abord les extérieurs : une serre, une maison de gardien, une éolienne. 

Dôme Marguerite : à droite l'aile reconstruite par Leenhardt, à gauche ce qu'il reste des anciennes constructions (2021 - cliché Renée Claude Sutra, avec son aimable autorisation)

Puis vient la transformation de la maison de maître elle-même. Leenhardt arrive avec un projet néogothique alors que Jean Chevallier voudrait du Louis XIII. Le résultat final est plus proche des voeux du commanditaire, avec une touche d'éclectisme.

Dôme Marguerite, boiseries d'un bureau au rez-de-chaussée. L'envie de gothique de Leenhardt a pu s'y exprimer un peu (2021 - cliché Renée Claude Sutra, avec son aimable autorisation)

Le 31 août 1948, Jean Chevallier décède au Dôme Marguerite. La maison reste dans sa famille.

Photo aérienne © IGN 1963
On voit le lotissement des rue de l'hirondelle, de la mésange et des rouges gorges à droite, mais le reste du domaine est encore intact, en particulier le parc.

En 1933, Louis Chevallier, le fils de Jean, est l'organisateur du tournois international du tennis club de Montpellier à La Jalade. C'est au Dôme Marguerite que les lecteurs des journaux sont invités à écrire pour se renseigner. Au sortir de la seconde guerre mondiale, Louis Chevallier, devient armateur. Comme beaucoup d'autres, il récupère des Liberty ships, ces navires de transport de l'armée américaine construits en série et qui ne sont plus dès 1945 que des surplus militaires. Le premier fut baptisé le Maguelonne et pouvait transporter 8000 hectolitres de vins entre l'Algérie et la France. Une autre unité, le Stillbé, sous pavillon marocain, allait jusqu'en Bulgarie par le Bosphore et la mer Noire jusqu'à son naufrage en 1952. Un autre fils de Jean Chevallier, Raymond, gérait à Sète les entrepôts où l'on stockait des vins algériens comme le Mascara. 

Dome-Marguerite (2004 - photo de Fabrice Bertrand avec son aimable autorisation)

La famille Chevallier a continué tout au long du XXe siècle ses activités à Sète, dans l’armement maritime, particulièrement celui des pinardiers, ces navires qui transportaient du vin en vrac. Le petit fils de Jean, Marc Chevallier, a pris sa suite en 1978. Entretemps l’armement Chevallier avait fondé avec la société navale caennaise une entreprise commune : les TMV (Transports maritimes viticoles), avant de fusionner avec le dunkerquois Leduc. Leur lointain successeur après d’autres mouvements de capitaux est « Navale française », filiale du du groupe Norvégien Camillo Eitzen. Marc Chevallier présida d’autres armements puis, succéda à Georges Frêche comme président du port de Sète entre 2008 et 2016 et contribua au nouvel essor du port héraultais. 

Au début des années 1980, les vignes et le potager sont vendus pour y construire le lotissement Montasinos. En 1990, la propriété est transmise à la société civile des héritiers de Jean Chevallier. Le parc a été rogné plus tard par d’autres constructions. La part subsistante du Dôme Marguerite a été rachetée en 2017 par un architecte sous le charme de cette construction composite, petit trésor largement méconnu des montpelliérains. La pression foncière qui sans cesse dévore le quartier a encore fait tomber des arbres à l'été 2020 du côté de la rue du Gros-Olivier. En 2021, la maison est enserrée de constructions modernes qui ont fini de la priver de son contexte d'origine. 

L'entrée de l'allée qui conduit du Dôme Marguerite sur l'avenue de Castelnau 
(mai 2019 - cliché de l'auteur)

L'ensemble des sources utilisées pour l'écriture de ce feuilleton, ainsi que les remerciements aux personnes qui ont bien voulu m'offrir leur aide, est détaillé ici.

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