Mon ancêtre le faux monnayeur : Charles Sebert sous les drapeaux

Mon grand-père paternel gardait un souvenir très affectueux de son père Albert, dont il était bien plus proche que de sa mère. Il n'avait pas connu son grand-père, mort une dizaine d'années avant sa naissance. La mémoire familiale lui avait transmis trois choses : un physique impressionnant – « c'était un géant aux mains comme des battoirs » – , un surnom en rapport – « le grand Carnot » – et un parcours valorisant, « un compagnon du Tour de France », un tailleur de pierre. Pour le reste Louis Charles Sebert (1860-1915) était un parfait inconnu. 

Mon grand-père croyait de bonne foi à la légende familiale, à celle-ci comme à d'autres. Pour ma part, j'ai toujours préféré les faits. Je prends même une sorte de plaisir coupable à rétablir la vérité, tout en ayant appris que les légendes ont aussi quelque chose à dire, sur ceux qui les inventent et ceux qui les croient.

Je me suis donc mis en quête de Charles Sebert, comme je l'appellerai désormais. C'est son dernier prénom à l’état civil, selon le même usage que pour sa femme Louise Adélina Léa, qui était connue sous le prénom de Léa. Autre indice, le deuxième prénom de son fils Albert était Charles et non Louis. Enfin, et c’est là le plus net, il signe son contrat de mariage le 9 juin 1889 d’un « Charles Sebert ».

Par-delà la légende familiale

J'ai d'abord un peu de difficulté à retrouver l'acte de naissance de Charles. Il est pourtant né à Rots (Calvados), berceau de sa famille maternelle, où mon grand-père a lui-même passé sa jeunesse. Mais je ne trouve pas l'acte dans la table décennale. Comme j'ai noté la date et le lieu de naissance sur l'acte de mariage, j'insiste un peu. Mais je ne le trouve pas non plus dans la table annuelle des naissances. Je me décide alors à tourner les pages du registre. Cette recherche avait commencé avant la mise en ligne des registres d'état-civil.

Et là, à sa date de naissance, je le trouve, mais surprise, il est né sous le nom de Montaufroy, celui de sa mère. Et l'acte de naissance n'a jamais été rectifié, ce qui explique que les tables ne l'aient pas été non plus. Louis Charles Montaufroy est né de Marie Furgence Armentine Montaufroy, célibataire, 23 ans, ouvrière en dentelles à Rots, domiciliée chez son père Charles Victor Montaufroy, journalier, âgé de 51 ans et de père inconnu. 

Armentine est l'aînée d'une fratrie de neuf. Elle fait partie des six qui ont atteint l'âge adulte. Armentine se marie le 3 avril 1864 à Rots avec Michel Louis Sebert. Ce journalier est né en 1837 à Saint-Fromond dans la Manche, dans une famille dont la branche aînée était notable avant la Révolution, mais Michel est le fils aîné d'un maçon.

La question de la naissance hors mariage, du nom et de la filiation n’est pas anecdotique dans le destin de Charles. Comment se vivait-il lui-même ? La date de sa naissance et celle du mariage de ses parents avaient-elles été expliquées ? Savait-il si Michel Sebert était ou non son père biologique ? Comment celui-ci s’est-il comporté à son égard ? Impossible de savoir quand Michel Sebert et Armentine Montaufroy se sont rencontrés. J'ignorerai sans doute toujours si Michel était le père biologique de Louis. Et la légende familiale est muette sur ce sujet. Je peux simplement constater que dans le contrat de mariage de Charles en 1889, Michel est présenté comme son père, et que la continuité professionnelle est forte entre Charles, Michel et le père de Michel, Louis Auguste Sebert (1802-1876), lui aussi maçon. Par ailleurs, les prénoms Albert et Charles sont donnés à d'autres petits‑enfants de Louis, et le choix de Louis comme premier prénom pour Charles marque une continuité avec les Sebert, alors qu'il est absent chez les Montaufroy, où Charles est en revanche très présent.

Instruction et premiers éléments biographiques

Mais ce n'est là que la première de mes surprises. Je recherche sa fiche matricule, document souvent riche en renseignements et cette fois-ci elle est bien au nom de Sebert. Celle de Charles m'apprend qu'il est tailleur de pierre (plus tard, il a été maçon), ce qui correspond bien à la mémoire familiale. Sa grande taille peut paraître relative, mais avec 1 mètre 82, il était effectivement grand pour l'époque, plus que son fils Albert qui mesurait 1 mètre 78. La taille moyenne des hommes nés en 1860 était de 1 mètre 65.

Charles est né avant l'école obligatoire, mais à une époque où existait déjà un réseau d'écoles communales issu de la loi Guizot (1833). Pour Rots, des registres d'appel de l'école des garçons ont été conservés depuis 1868 et le salaire de l'instituteur est documenté dès 1861. Il n'est donc pas étonnant que le niveau d'instruction de Charles soit côté 1, 2, 3, ce qui veut dire qu'il sait lire, écrire et compter. Dans son jugement, il est confirmé qu'il sait lire et écrire.

Albert Sebert, son fils, était un photographe amateur passionné, qui a plus tard transmis sa passion à son fils et au-delà. Malheureusement, ses plaques de verre ont disparu au début des années 1970 à l'occasion du débarrassage trop expéditif de la maison de mon arrière-grand-mère à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe. Je suis convaincu qu'il avait photographié ses parents ; malheureusement cette perte risque de rester sans remède. Je dois donc me contenter du signalement de son père à vingt ans, dans des termes d'anthropométrie militaire pas évidents à traduire en visage : cheveux et sourcils châtains, front couvert, nez moyen, bouche grosse, menton long (rond, dit un autre document), visage ovale, teint ordinaire.

J'avais imprimé la fiche matricule, remettant à plus tard le moment d'étudier dans le détail ses affectations. Je devais aller en Bretagne voir mon grand-père et je voulais lui faire la surprise. Mais la lecture de ses états de service et mon oncle Jacques m'ont conduit à ne pas la lui montrer. « Certificat de bonne conduite refusé », « condamnation », « conseil de guerre », « émission de fausse monnaie », sont les quelques mots clefs qui m'ont fait m'abstenir. Après une peine de prison, Charles est envoyé au 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, en Algérie.

Qu'est-ce qui a pu le conduire là ? Est-il un naïf pris au piège de la grande ville ? Était-il fondamentalement malhonnête ? Ces questions mêmes sont-elles à portée d'archives ?

Le parcours militaire d'un "faux-monnayeur"

Caserne du 11e régiment d'artillerie, avenue de Sceaux à Versailles (vers 1910, carte non circulée)

Louis est incorporé le 14 novembre 1881 à Versailles comme soldat de 2e classe au 11e régiment d'artillerie. Je l'imagine découvrant un nouvel environnement, la ville, la caserne, les canons. Voici un dessin montrant des soldats comme lui devant la caserne où il a été incorporé.

Des canonniers servants au temps de Charles Sebert
(Versailles - Avenue de Sceaux - 11e d'Artillerie - Caserne de Limoges. A.B., Versailles 4Fi1442 Archives communales de Versailles)

Le 27 novembre, à peine quelques jours plus tard , il se rend dans un débit de boissons de la rue des Récollets, à quelques minutes de la caserne du quartier de Limoges. Proche du château, la rue des Récollets a mauvaise réputation. Elle est connue pour le tapage qu'y font souvent des soldats enivrés, en compagnie de prostituées plus ou moins occasionnelles.

Rue des Récollets à Versailles (février 2026, cliché de l'auteur)

Charles ne s'y rend pas seul, mais en compagnie d'un autre soldat de son âge, Auguste Fromager. C'est lui aussi un Normand, mais de l'autre côté de l'eau. Auguste Fromager est né le 23 août 1860 à Hautot-le-Valois, près d'Yvetot (Seine-Maritime). Contrairement à Charles, il ne sait ni lire ni écrire. Auguste a sur lui une un jeton doré à l'effigie de la reine d'Angleterre. Ont-il de l'argent sur eux au moment de commander leurs consommations ou les deux compères ont-ils prévu dès le début de tenter de faire passer le jeton pour une vraie pièce ? La justice militaire estime que c'est en sachant très bien que Charles allait s'en servir pour payer qu'Auguste lui a passé le jeton. Ni Auguste Fromager ni Louis Sebert n'ont fait l'objet d'une condamnation auparavant.

Peintures subsistantes côté rue Saint-Julien de l'ancien marchand de vin à l'angle des rues Saint-Julien et des Récollets (février 2026 - cliché de l'auteur)

Du procès n'est conservé que le jugement et le mémoire écrit de l'avocat, maître Alfred Martin, qui porte davantage sur des points de droits que sur les faits eux-mêmes. Il n'y a ni dossier d'instruction ni de transcription des propos tenus par les accusés ou de l'interrogatoire des témoins, dont les noms et qualités figuraient sur une pièce annexe qui n'est pas conservée. Le détail de l'affaire reste donc succinct. 

Louis donne le jeton en guise de paiement à Marie Euchère, domestique employée au service du sieur Claudel, marchand de vins. Il sait que la pièce est fausse. La justice militaire n'a pas besoin de davantage de détail pour statuer : il a émis, c'est-à-dire mis en circulation, une pièce de monnaie fausse et il le savait. Il était certainement conscient que c'était illégal. À quel point savait-il que cela était grave ? Cela je continue de l'ignorer.

La pièce n'est même pas un faux vraisemblable. Le conseil de guerre la décrit comme "un jeton de cuivre, ayant sur une face une aigle à deux têtes et sur l’autre face reproduisant le profil de la reine d’Angleterre avec la légende « Victoria Regina »." Rendant compte du procès en mai 1882, le journal Le Droit précise "En la remettant en paiement Sebert avait avancé que c'était un schilling d'une valeur de 20 fr."

Deux soldats jeunes, à peine arrivés à la caserne, tentent de payer un verre avec de la monnaie de singe. Ce n'est pas très honnête, mais les conséquences furent rudes. 

Des juges marqués par l'expérience du feu

A droite le conseil de guerre, à gauche la prison du Cherche Midi
(carte circulée en 1917 mais la vue est antérieure au percement du boulevard Raspail en 1907)

Le 9 mars 1882, Charles et Auguste sont extraits de leur cellule de la prison du Cherche-Midi. Ils sont conduits juste en face dans l'immeuble du 37 rue du Cherche-Midi où siège le 2e conseil de guerre de Paris. Ce jour là, il est composé de sept membres, sous la présidence du lieutenant colonel Rémy François Voutey (46e régiment d'infanterie, 52 ans). Voutey est assisté du chef de bataillon Maximilien Jules Marie Récamier (101e d'infanterie, 46 ans), des capitaines Gustave Félicien Vermont (129e d'infanterie en garnison au Havre, 47 ans) et Joseph François Eugène Bonnaterre (9e régiment de dragons, 49 ans), du lieutenant François Jean Léopold Tasson (3e compagnie de la Garde républicaine, 37 ans), du sous-lieutenant Frédéric Martial Aristide Cesvet (8e régiment de dragons, 35 ans), ainsi que du maréchal des logis Reste (bataillon de gendarmerie mobile).

L'étude des carrières des juges du conseil de guerre — rendue possible par le croisement des dossiers de la base Léonore, des annuaires militaires et des états de service du Service Historique de la Défense — montre que le tribunal n'est pas composé de magistrats, mais de soldats de métier marqués par l'expérience du feu. 

Le président du tribunal, le lieutenant-colonel Rémy François Voutey, est vétéran des campagnes de Crimée, de Rome, d'Algérie et de la guerre franco-prussienne de 1870. Cette omniprésence du feu se retrouve chez le capitaine Bonnaterre, ancien des Bureaux arabes passé par la captivité en Allemagne, ou encore chez le lieutenant Tasson, dont le dossier militaire documente une double évasion des camps de prisonniers prussiens durant l'hiver 1870-1871. Les accusés comparaissent donc devant une génération d'officiers dont la carrière s'est structurée autour de la défaite et de la nécessité de restaurer une discipline rigoureuse au sein de la troupe.

L'analyse sociale des juges met également en évidence une forte proportion d'officiers dits « sortis du rang ». Le capitaine Vermont (2e assesseur) et le sous-lieutenant Cesvet se sont tous deux engagés à l'âge de 18 ans comme simples soldats de deuxième classe avant de gagner leurs épaulettes au fil des décennies. Loin de l'image d'une justice de caste, le tribunal intègre des hommes qui connaissent de l'intérieur le quotidien des chambrées, les expédients de la vie de garnison et, par conséquent, les dérives liées à la fréquentation des marchands de vin. Mais rompus aux duretés de la vie militaire, ils ne sont pas enclins à l'indulgence. 

Une fois les accusés, les témoins et les avocats entendus, les prévenus sont renvoyés en cellule.

Les sept juges votent sur les questions posées, individuellement en commençant par le moins gradé puis en suivant l'ordre des grades jusqu'au président. Un seul vote contre la culpabilité. Une majorité lui a accordé les circonstances atténuantes. Charles Sebert est condamné à deux ans de prison et 100 francs d'amende. La peine peut sembler rude. En réalité, la justice militaire n'est pas toujours plus sévère que la justice civile. Au pénal, le minimum pour les mêmes faits, c'est 5 ans de prison, pas 2 et cela peut aller jusqu'aux travaux forcés à perpétuité. L'amende de 100 francs est lourde. En province, un tailleur de pierres gagnait en moyenne 4 à 5 francs par jour. Une amende de 100 francs représentait donc 20 à 25 jours de travail complets. C'est donc une mesure d'indulgence du tribunal de la transformer en 6 jours de prison à ajouter aux 2 ans déjà pris. 

Auteur ou complice, la justice ne fait pas de différence et condamne Auguste Fromager à la même peine. Il tombe sans doute malade en prison. Auguste Fromager est décédé à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce le 14 avril 1883, déclaré comme "ex-soldat au 11e régiment d'infanterie". Il n'avait que 22 ans. 

Appel, vie de pénitencier

De leur côté, Louis et son avocat font appel devant le conseil de révision. 

La défense de Maître Martin est essentiellement technique. Ce n'est pas la première fois que ce brillant avocat plaide devant le conseil de guerre. Un article de presse le montre obtenant des circonstances atténuantes pour un sergent en août 1881. Maître Alfred Joseph Marie Eugène Martin (1849‑1930), alors avocat à la cour d’appel de Paris, avait son cabinet 142 rue de Rivoli. Il fut ensuite procureur de la République puis président de chambre à la cour d’appel de Nancy.

Voici la transcription du jugement du conseil de révision : 

"24 mars 1882 – conseil de révision de Paris MM le général Lechesne, pr. Martin, av. 

Vu le recours du condamné et les conclusions de son défenseur à l’appui, tendant à l’annulation du jugement précité et se fondant sur une fausse qualification du fait imputé à l’accusé et par suite, sur une fausse application de l’article 133 du code pénal ; 

Sur ce moyen unique : 

Attendu, en droit, que les conseils de guerre ont le droit d’apprécier les faits soumis à leur examen et que cette appréciation est souveraine, alors que les déductions tirées de cet examen ne sont pas en contradiction avec le caractère légal qui leur appartient 

Attendu que l’article 133 du code pénal punit des travaux forcés à temps la participation à l’émission, en France, de monnaies étrangères contrefaites, avec la condition que cette monnaie ait cours légal en pays étranger ; 

Attendu que ces circonstances sont essentielles pour l’application de l’article 133 précité ; qu’il importe donc de rechercher si elles ont été légalement spécifiées et précisées ; 

Attendu, en fait, que le procès verbal des débats constate que le président du conseil a posé dans la salle des délibérations la question résultant de l’ordre de mise en jugement, en conformité avec l’article 132 du code de justice militaire, ainsi qu’il suit ; 

Le nommé Louis Charles Sébert, 2e canonnier servant au 11e régiment d’artillerie, est-il coupable d’avoir, à Versailles, le 27 novembre 1881, émis une monnaie d’or étrangère, contrefaite, ayant cours légal en Angleterre, en remettant à la fille Marie Euchère, domestique chez le sieur Claudel, marchand de vin, rue des récollets à Versailles, une pièce d’or fausse, à l’effigie de la reine d’Angleterre, sachant que la pièce était fausse ? 

Que cette question a été répondu affirmativement et des circonstances atténuantes ayant été admises en faveur de Sébert, il lui a été fait application des articles 133, 164 et 463 du code pénal ; 

Attendu que les juges ont décidé que le fait soumis à leur examen constituait : 

1° une émission en France d’une monnaie d’or étrangère, contrefaite 

2° que cette pièce d’or étrangère avait cours légal en Angleterre ; 

Attendu que la déclaration des juges est claire, précise, concordante et définitive ; que le fait rapproché de la loi pénale qui lui est applicable est légalement qualifié ; 

Attendu, surabondamment, que l’application de cet article ne dépend pas du plus ou moins de ressemblance que les monnaies contrefaites peuvent avoir avec les monnaies légales ; 

Qu’il suffit qu’il y ait une somme d’apparence suffisante pour que la circulation puisse être obtenue et pour tromper des yeux non exercés ; 

Qu’il est constaté, au contraire, que la pièce d’or contrefaite porte l’effigie de la reine d’Angleterre ; 

Attendu dès lors, que le recours n’est fondé, ni en fait, ni en droit ; 

Par ces motifs ; 

Rejette…"

Condamné à une peine de prison supérieure à un an, mais pas aux travaux publics, Charles relève des établissements pénitentiaires régis par le règlement du 23 juillet 1856 sur les établissements pénitentiaires (Journal militaire, 1856, pagination spéciale p. 1‑444). 

Il reste en détention à la prison du Cherche-Midi, dont le registre de moralité (GR 13 J 1078, n°700) permet de suivre son parcours.

C'est surtout son travail à l'atelier textile de la prison qui est retracé par le registre. Il est d'abord coupeur, c'est à dire qu'il découpe des pièces de tissu selon des patrons. Sa conduite est toujours notée "bonne" ou "très bonne". Au 3e trimestre, il change de poste pour un autre, que je n'ai pu malgré mes efforts identifier de façon certaine. Voici l'extrait du registre en question : 


Détail de la page concernant Charles Sebert dans le registre de moralité 
(GR 13 J 1078, n°700, archives militaires de Vincennes)

Il change de poste une dernière fois pour celui d'apprêteur pendant tout le premier semestre 1883. C'est une tâche complexe, dont le détail m'échappe un peu pour l'atelier militaire du Cherche-Midi. De façon générale, l'apprêtage consiste à traiter le tissu reçu brut afin de le préparer avant la coupe et les étapes de confection des uniformes. Dans le détail, il faut fouler le drap afin de le rendre plus imperméable. Cela le rend plus lourd et rigide mais doit lui permettre de mieux résister à la pluie, à la boue et à l'humidité des nuits de bivouac. Le tissu peut également être traité à la vapeur pour éviter de rétrécir ou de se déformer par la suite. Les techniques mises en oeuvre nécessiteraient des recherches approfondies, je doute qu'elles aient été de pointe ou que les conditions de travail en prison aient été particulièrement douces. Mais la bonne ou très bonne conduite notée chaque mois finit par permettre à Charles de voir sa peine écourtée.

La grâce et le départ

Une grâce présidentielle le 27 mai 1883 raccourcit sa peine . Son dossier n'est malheureusement pas aux archives nationales. La grâce ne renvoie pas Charles dans ses foyers, il doit effectuer tout le temps restant de son service militaire. Et comme il a été arrêté quelques jours après son incorporation, il lui reste presque 5 ans. Selon l'usage, il n'est pas renvoyé dans une unité classique, mais dans un bataillon d'infanterie légère d'Afrique, le 14 juillet 1883. Il y parvient le 31 juillet 1883. Ce délai de 15 jours correspond exactement au temps nécessaire à l'époque pour organiser un convoi de prisonniers ou de militaires, en train vers Marseille ou Toulon, et leur faire traverser la Méditerranée en bateau jusqu'en Algérie.

Depuis Toulon, la traversée sur un navire à vapeur dure alors de 18 à 20 heures jusqu'à Alger. Médéa constitue une place forte centrale de l'Algérie de la fin du XIXe siècle, située dans l'Atlas blidéen à 90 km au sud d'Alger. Le chemin de fer n'y arrivait pas encore et c'est à pied ou au mieux à cheval que le jeune normand achève son voyage dans la chaleur de son premier été algérien.

L'Algérie photographiée : Province d'Alger par Félix-Jacques-Antoine Moulin, 1856-1857 - Vue 308 : F. 101. Porte et minaret de Médéah (Gallica BNF)

Biribi

Dominique Kalifa, dont j'ai eu le privilège au début de ce siècle de fréquenter le séminaire de recherche, a exploré de façon plus large l'univers de Biribi. Ce qui suit doit beaucoup à son ouvrage et à sa bibliographie. 

Pendant longtemps l’imaginaire des jeunes Français a été marqué par cet endroit et les histoires qui circulaient au sujet des sévices auxquels les sous-officiers se livraient sur les conscrits. À la fin du XIXe siècle et bien au-delà, « Biribi » devient un mot-sésame, condensé de peur, de violence et de honte.

« Biribi, quelque part en Afrique, était donc un lieu imaginaire et réel à la fois, une sorte d'archipel pénitentiaire où l'armée française reléguait ses mauvaises têtes. L'organisation de ces corps, qui obéissait au principe du détachement, accentuait encore cette indécision géographique : disciplinaires, bataillonnaires ou condamnés militaires s'éparpillaient le plus souvent en chantiers ou en camps itinérants qui suivaient l'avancée de la colonisation et ses besoins de main-d'œuvre. S’y ajoutait le sentiment, extrême au tournant du siècle, d'un traitement inique et inhumain, de l'exil sur une terre maudite et sous un ciel de cafard, de la souffrance des hommes dans un lieu de perdition. La puissance d'évocation du terme était terrible. Biribi, dans son étrange imprécision, suffisait à convoquer d'un mot tout cet imaginaire tourmenté. »

Paul Perret parle d’« un terme générique qui englobe tous les endroits où les sergents de la justice militaire torturent les hommes dont ils ont la garde ». Tout comme les abus de la justice militaire, ceux de Biribi ont été dénoncés, mais ce n’est qu’avec la fin de la décolonisation qu’un terme y fut mis. L’opinion publique n’a jamais été tout entière convaincue du bien-fondé de la colonisation. Biribi devient le symbole d’une vision négative d’une Afrique vue de façon très large comme une terre d’exil, de sauvagerie et de punition.

Dans son roman Biribi, paru en 1890, Georges Darien utilise sa récente expérience personnelle de conscrit en Tunisie pour dénoncer le militarisme et les abus de l’armée. Darien donne son manuscrit à Albert Savine en novembre 1888 ; l’éditeur vient d’être condamné à 3 mois de prison pour un livre de Numa Gilly. La publication est repoussée : Savine demande à Darien de gommer ce qui évoque trop directement l’homosexualité. Savine ne sort Biribi en 1890 qu’après le succès de Sous‑offs, roman de Lucien Descaves, qui donne à Darien l’air d’un opportuniste alors qu’il avait écrit le premier. Le procès fait à Sous‑offs donne de l’audience à Biribi, mais prive Darien d’avoir lui aussi une tribune judiciaire et de donner à son succès une ampleur supplémentaire de scandale.

Voici comment Georges Darien décrit dans Biribi les règles de vie qu'il a vécues quelques années plus tôt : "aucun des règlements en vigueur dans l'armée régulière n'est applicable aux Compagnies de Discipline et (...) elles sont entièrement soumises, par le fait, au bon plaisir du capitaine. Il est formelement défendu de communiquer avec les soldats des autres corps ainsi qu'avec les indigènes et les colons ; quant aux lettres, il faut les décacheter devant le vaguemestre, qui s'assure qu'elles ne contiennent ni argent ni mandat, et qui retient même les timbres quand elles en renferment. La nourriture ? Elle ne vaut pas cher ; l'ordinaire est mis en coupe réglée. Le prêt ? On le touche en nature - quand on le touche."

L'un des juges du procès du 9 mars 1882 avait une expérience très concrète de ce qui attendait Charles. Le chef de bataillon Maximilien Récamier a commandé en tant que lieutenant au 2e Bataillon d'Infanterie Légère d'Afrique (BILA) entre 1864 et 1867, il avait donc parfaitement conscience de ce qui attendait Charles à l'issue de sa peine.

Jusqu’en 1889, les bataillons d’Afrique sont en majorité composés d’hommes mûrs, et les enfants illégitimes y sont surreprésentés. La capacité à lire et écrire distingue Charles de nombreux "zéphyrs" étudiés par Alexandre Lacassagne, même si ce médecin souligne que l’instruction n’a aucune valeur préventive automatique : parmi les hommes examinés au 2e bataillon d’Afrique et dans les pénitenciers, 299 « savent lire » contre 79 « ne savent pas lire », mais nombre des premiers n’ont qu’une instruction élémentaire et seuls une vingtaine ont une instruction secondaire. L’appartenance sociale, les trajectoires de marginalisation comptent davantage que la simple capacité à déchiffrer.

C'est un univers où la domination masculine se décline dans des degrés variables de violence physique et morale. « Un dur, un vrai, un tatoué », dit la chanson popularisée par Fernandel en 1939 ; le texte, dû à Jean Manse, le dit très explicitement : « J’sais discuter car des bataillons d’Afrique / Je port’ la marqu’ de fabrique. » Au sens strict, les bataillons d’infanterie légère d’Afrique n’entrent pas tous dans la catégorie des bagnes coloniaux, mais pour Pierre Mac Orlan et le grand public, c’est la même chose, le stigmate est identique. En fait, les bataillons d'Afrique étaient des « corps d'épreuve » qui recevaient, au sortir des sections de discipline ou des pénitenciers militaires, les soldats libérés de Biribi. C'était une sorte de sas, à la discipline plus stricte, ce qui entretient encore la confusion des termes.

Le 2e BILA

Dans son Historique du 2e bataillon, le lieutenant Miellet fait de l'unité une « troupe de sacrifice ». Il est certain qu'on y meurt beaucoup, au combat ou de maladie. 5000 morts entre 1832 et 1897.

Uniforme de chasseur du 2e BILA présenté aux Invalides 
(photo de l'auteur du 10 mai 2026, retouchée numériquement)

Le 2e bataillon d’infanterie légère d’Afrique est donc bien un « corps d’épreuve », créé par une ordonnance royale de 1832 pour achever la conquête de l’Algérie et la pacifier. Pour de nombreux officiers, c’est un corps de discipline et de punition par nature. Outre les condamnés pour des motifs pénaux classiques, on y envoie aussi des insoumis et des « pédérastes ». Vu comme un lieu d’expiation, y envoyer un soldat sorti de prison ressemble à une double peine au regard des principes du droit un siècle et demi plus tard. Dans l’esprit du temps, cela n’a rien de choquant : collectivement, il s’agit de mettre les troupiers ordinaires à l’abri de condamnés qui ont connu la prison et pourraient en diffuser les mœurs et les idées rebelles contre la société, perçues comme particulièrement néfastes et contagieuses. Individuellement, même dans le cas d’une bonne conduite, c’est ce que prévoit le droit. Dans cette logique, il est légitime de punir des états et des façons d’être. L’argument de la double peine, que met en avant le narrateur du roman de Darien, est hermétique pour ses juges ; le fait d’éloigner les mauvais sujets des troupes casernées sur le continent leur semble en revanche parfaitement fondé.

En 1885, un rapport sur le 3e bataillon fait état de 657 soldats ayant fait l’objet d’au moins deux condamnations pénales, 410 d’une seule, pour un effectif total de 1 349. Les 282 autres ont dû arriver là suite à une accumulation de punitions. À la fin des années 1880, les cinq BILA comptent plus de 5 500 hommes. La carte de leurs implantations est difficile et incomplète, du fait de l’inégalité des sources et de la volatilité de certains détachements, qui ne sont parfois installés en un lieu que de façon précaire, sous la tente, le temps d’un chantier ponctuel. Un détachement peut être bien loin du corps, à 20, 50 et même 200 km. Tous les corps spéciaux, y compris les bataillons, fonctionnent selon le principe du détachement.

Vie quotidienne, discipline et violences

Le régime des bataillons d’infanterie légère d’Afrique se distingue par sa dureté, qu’il s’agisse d’un ordinaire plus médiocre, de punitions plus sévères ou d’une correspondance plus limitée. En temps de paix, en dehors des opérations de maintien de l'ordre où ces troupes coloniales acquièrent une réputation de brutalité — toute indulgence envers les populations locales étant lourdement sanctionnée —, les soldats sont principalement affectés à des travaux de force. Ces corvées, vécues comme un outil de maîtrise et d'expiation, prennent la forme de détachements pour des chantiers d’infrastructures et de mise en valeur coloniale. Bien que le louage de main-d'œuvre aux colons soit en principe interdit, cette pratique est tolérée par les autorités locales, y compris le gouverneur général d’Algérie, et acceptée par les hommes de troupe qui y trouvent des extras. Jusqu’à un tiers des effectifs peut ainsi être mis au service des propriétaires privés. « La place des coquins est sous la tente, à la limite du désert où on a besoin de leurs bras pour faire des routes, creuser des puits… » écrit le capitaine Wachi en 1897.

Les détachements sont presque toujours commandés par des sous-officiers, les chaouch, à la réputation détestable. Nombre d’entre eux sont Corses et victimes de préjugés tenaces ; le racisme systémique est là, envers les populations locales surtout, mais aussi dans les jugements portés sur certains sous-officiers « indigènes » ou assimilés. L’expérience militaire n’a jamais été pensée comme une partie de plaisir : il s’agit après tout de mettre des hommes en état de se battre, de risquer leur vie et de briser leur instinct de conservation. Les conditions faites au soldat ordinaire de la fin du XIXe siècle peuvent déjà nous sembler dures. Les conditions dans les bataillons relèvent d’une différence de degré, pas de nature. La violence physique est la règle, pas l’exception. Les médecins se comportent davantage en officiers qu’en soignants : ils s’attachent plus à traquer les simulateurs qu’à traiter réellement les malades.

Les punitions en vigueur à Biribi – cachots, « silos » – ne sont officiellement supprimées qu’en 1890 et il a fallu ensuite plusieurs rappels pour que cette suppression soit effective. De même pour la mise aux fers qu’on tente encore de défendre en 1900 et qu’officiers et sous-officiers continuent à vouloir utiliser, officiellement non comme punition, mais comme moyen de contrôler des sujets en crise. Charles les a donc connus, qu’il les ait éprouvées dans sa chair ou seulement redoutées.

Les conditions sanitaires sont médiocres, beaucoup d’hommes sont malades. L’hygiène est sommaire : les descriptions de la forte odeur des hommes abondent dans les témoignages. Les hommes se voient souvent imposer d’être tondus et de ne porter ni barbe ni moustache, ce qui rend les évasions plus difficiles, mais aussi les dévirilise symboliquement à une époque où la pilosité faciale est la norme. Pour ceux qui ont des traits juvéniles, cela les désigne comme proies pour une sexualité qui reproduit une forme de domination des genres très codifiée à Biribi.

Au Cherche‑Midi, Charles a connu l’expérience d’une prison cellulaire, alors moderne dans son principe et qui évite certaines promiscuités. Rien de tel dans les dortoirs de Médéa ou sous les tentes du gourbi. Dans le gourbi, il n’y a aucun sous‑officier pour réguler la loi du groupe : y règne le caïd, qui s’est imposé et maintenu par la force, comme un mâle dominant. À chaque arrivée d’un nouveau, il le met à l’épreuve. Gare à celui qui n’a pas déjà intériorisé qu’on ne dénonce pas ses camarades. De toute façon, il vaut mieux, face aux terribles chaouchs, apprendre à la « boucler ».

Rapports de domination et sexualité de caserne

Dans ce monde clos, les rapports de domination structurent la vie collective. Le bizutage prend diverses formes, souvent à base de violence physique, pour déterminer la place de chacun dans le groupe. La fille de Jo Attia rapporte les propos de son père qui montrent la culture viriliste du groupe. Comme pour le reste, elle n’est que le reflet durci de son époque : « ceux qui par peur ou par lâcheté se conduisent comme des gonzesses, ici on les traite comme des gonzesses ».

Ainsi le groupe se compose de trois sous‑ensembles : les Hommes, ceux qui sont caïds ou le secondent. Leur force physique et leur apparence leur donne le droit de se choisir un membre du deuxième groupe, celui des « gironds » ou des « minets ». Non seulement ces derniers sont à la disposition sexuelle du premier groupe, mais ils doivent assumer le rôle de la femme : faire le lit, raccommoder le linge, astiquer le paquetage et laisser leur ration de vin ou de tabac à leur protecteur. En contrepartie, ils sont censés être protégés de la violence des autres et leur "homme" est censé faire à leur place les travaux pénibles qui exigent de la force.

Le troisième groupe est celui des souffre‑douleurs, les djèdges. Personne ne les protège. Les vrais homosexuels sont souvent parmi eux, plus exposés que les autres aux maladies vénériennes du fait de la multiplicité des partenaires. La syphilis fait des ravages à une époque où il n’y a pas d’antibiotiques. Le livret militaire des bataillonnaires porte parfois les mentions PA pour « pédéraste actif » ou PP pour « pédéraste passif ». Les officiers les plus indulgents imputent cette pratique au « besoin naturel » qui ne trouve pas à s’assouvir en l’absence de femmes ; d’autres y voient une confirmation de la perversion intrinsèque des hommes envoyés là.

Les bataillons d’Afrique sont un univers strictement masculin. On n’y trouve à l’époque de Charles ni cantinière ni lingère. Les rôles que la société du temps assigne aux femmes sont donc tenus par des hommes. Ils sont souvent regroupés par région d’origine plus que par affinités. Y avait-il, comme à Versailles, des Normands avec Charles ? J'aimerais savoir si une solidarité régionale a pu lui offrir un peu de protection dans cet univers de domination.

Tatouages, argot et « cafard »

La plupart des anciens de Biribi sont tatoués, malgré l’interdiction ou peut-être à cause d’elle, comme affirmation paradoxale de la liberté d’hommes sous contrainte. Le médecin qui a étudié les tatouages des hommes de Biribi sous un angle médico‑légal, Alexandre Lacassagne, est justement en poste à Médéa au 2e bataillon d’Afrique entre 1878 et 1880. Dans Les tatouages : étude anthropologique et médico‑légale, il relève 1 333 tatouages sur 378 sujets appartenant soit au 2e bataillon d’Afrique, soit à des pénitenciers militaires. Les premiers constituent la grande majorité (360 sur 378), ce qui l’amène à détailler la sociologie de ces hommes, leurs condamnations successives et la manière dont le tatouage s’inscrit dans une carrière déviante.

Sa théorie est simple : plus il y a de tatouages, plus il y a eu de condamnations, et donc plus le criminel est endurci. Sur les 378 sujets examinés, 100 seulement avaient été tatoués avant l'entrée au service, 278 après leur incorporation. Il note que le désir d’avoir des tatouages se manifeste très tôt : dans les réponses des soldats, on en trouve qui ont été tatoués dès l'âge de 6 ans, puis à 7, 8, 9 ans, etc. Le degré d'instruction n'a pas d'impact dans ses statistiques.

Outre les tatouages, les hommes des bataillons se distinguent aussi par le langage. L’argot signe leur appartenance, surtout pour ceux qui ne savent plus s’exprimer de façon plus neutre. On retrouve cette langue dans les chansons comme celle de Fernandel, mais aussi dans les récits de Darien ou d’autres écrivains qui ont fréquenté ces univers.

Dans ses lettres de soldat en 1946, le petit-fils de Charles, mon grand‑père Bernard, parle de son « cafard ». Je ne crois pas qu’il ait su que cette expression relevait de l’argot de Biribi, où elle désigne un état de mélancolie, de déprime profonde, nourri par l’ennui, la chaleur, la discipline et la perspective d’une peine longue. Les médecins militaires nient cette forme de souffrance psychique : pour eux, c’est un effet de l’alcool, du désœuvrement ou d’un défaut d’intelligence.

Un « zéphyr » parmi d’autres ?

« Chasseur d’infanterie légère d’Afrique, le Zéphyr est un combattant. » Dans les discours militaires, il a la réputation d’être certes turbulent, forte tête, mais d’une bravoure sans égale au combat. Dans la littérature populaire, il est souvent dépeint comme violent, alcoolique, voleur et rebelle. Les romans de Charles Chambion, alias le capitaine Bou Saïd, participent à cette image. Le « zéphyr » a donc la réputation d’être une forte tête, mais d’une bravoure sans égale au combat. Le terme de « Joyeux », plus tardif, n'apparaît qu'après la réforme de 1889 et serait anachronique pour Charles. C'est pourtant bien dans ce monde en marge, étudié à Médéa par le médecin Alexandre Lacassagne, que Charles passe ses premiers mois sous les drapeaux.

Mais Charles n'a pas passé tout son temps de service à Médéa. Il quitte l'Algérie le 24 décembre 1884, au bout d'un an et demi de séjour, pour le Tonkin.

La Campagne du Tonkin

PHGCOM / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 avec retouche numérique par Gemini

C'est la fiche matricule de Charles au 2e BILA (n° 2956), qui m'apprend la suite de son destin. L'histoire du bataillon par le lieutenant Miellet permet de combler les manques. 

Le 2e BILA apprend son départ pour le Tonkin le 29 novembre 1883. C’est donc moins d’un mois plus tard que le bataillon quitte Médéa, le 23 décembre 1883.

Cela fait déjà plusieurs mois qu’un corps expéditionnaire français a été envoyé au Tonkin. Il s’agit pour la France d’étendre son emprise sur l’actuel Viêt Nam en s’assurant de cette province au nord de la péninsule, que lui dispute la Chine.

Un transport de Cochinchine aux appontements de Toulon (Mytho ou Vinh-long) photographié par André Salles en 1883 (Gallica BNF)

Le bataillon embarque à Alger le 26 décembre 1883 sur le transport Vinh-Long, un tout récent vaisseau de transport à voiles et à vapeur qui jauge 3000 tonneaux. Il lui faut près de deux mois pour rejoindre la baie d’Along. Les opérations militaires commencent le 24 mars 1884 au nord d’Haïphong. Le bataillon est chargé de détruire les villages dits « de pirates ».

Ces "Pavillons noirs" sont des rescapés de la grande révolte des Taiping en Chine. Ils ont été chassés deux décennies plus tôt par les troupes impériales chinoises et se sont réfugiés dans le Haut Tonkin, une région montagneuse et difficile d’accès. Les troupes françaises qualifient de pirates ces irréguliers, qu’ils craignent plus que les soldats vietnamiens, en appui des Chinois contre l’ennemi commun. 

Fait notable, lors de cet engagement, aucun soldat français n’est blessé. La fiche de Charles ne porte d’ailleurs aucune mention de blessure ou de maladie. Voici comment Miellet décrit un engagement auquel Charles a pris part, le 2 mai 1884, puisqu’il fait partie de la 5e compagnie jusqu’en décembre 1884 : une colonne envoyée en reconnaissance, « composée des 3° et 5° compagnies, se heurta le 2 mai à une bande de pirates qui occupaient le mamelon escarpé sur lequel est situé le village de Nimh-Trang ; ils dirigèrent sur l'avant-garde un feu nourri, mais, attaqués de front par le gros pendant qu'ils étaient débordés à droite par le sous-lieutenant Dumeste et à gauche par le lieutenant Hertrich, ils prirent la fuite, laissant une vingtaine d'hommes sur le terrain.

Le lendemain, cernés dans le village de Nam-Mau où ils s'étaient réfugiés, ils furent obligés pour battre en retraite de défiler sous notre feu et perdirent encore une soixantaine d'hommes ainsi qu'un de leurs chefs Ly-Hang-Ky. »

J’ignore en revanche s’il fait partie des 20 hommes de la 5e compagnie partis en reconnaissance sur une jonque le 10 mai à Phat-Co, toujours contre les pirates. Le reste de la compagnie rejoint quelques heures plus tard les éclaireurs en descendant le Song-Kinh-Thay, un bras du delta du Fleuve Rouge, sur le Rurimaru. Quoi qu'il en soit Charles participe ce jour là à l'assaut des grottes.

La fin de la journée du 10 mai 1884 bascule dans un affrontement féroce. Les formations géologiques du delta et de la région de la baie d'Ha-Long sont truffées de grottes naturelles complexes. Les pirates en faisaient de véritables forteresses : ils y stockaient des vivres, des munitions, et s'y retranchaient en hauteur. Quatre Français sont tués dans l'assaut.

Le 11 mai 1884, l’empire de Chine reconnaît le protectorat de la République française sur le Tonkin. Cet accord préliminaire ne met pas durablement fin aux hostilités.

Le 18 décembre 1884, Charles rejoint la 6e compagnie qui ne prend pas part à la suite active des opérations, notamment à la campagne de Lạng Sơn.

Le 4 avril 1885, des préliminaires de paix sont signés à Tientsin entre la France et la Chine, avant le traité définitif de juin 1885, et les combats deviennent sporadiques jusqu’à la fin de l’année 1885.

Le 6 juillet 1885, Charles est de retour en Algérie, ce qui lui permet d’échapper à la terrible épidémie de choléra qui ravage les hommes du 2e BILA restés au Tonkin. Miellet écrit : « fort au 2 juin de 1169 hommes, le bataillon était réduit, le 10 janvier (1886), principalement par la maladie, à 401. »

Comme tous les participants à cette campagne, Charles reçoit la médaille commémorative du Tonkin. 

Retour à la vie civile

Charles est libéré du service militaire en novembre 1887. Si l’on additionne les deux semaines de Versailles et le temps de service en Algérie et au Tonkin, on n’arrive pas à 5 ans de service actif. Il est donc vraisemblable que les périodes d’encadrement autour de la peine (détention préventive avant jugement, puis maintien sous écrou après la grâce, jusqu’au départ pour le 2e BILA) ont été assimilées à de la présence sous les drapeaux. Cela permet à l’administration de considérer qu’il a bien accompli les 5 ans d’active prévus par la loi de 1872, malgré le décalage calendaire entre l’incorporation (1881) et la libération (1887).

À l'issue de son service militaire, le certificat de bonne conduite est refusé à Charles. À son passif, 16 jours de salle de police, 67 jours de prison et 16 de cellule de correction. En tournant les pages voisines du registre, je m'aperçois que rares sont les bataillonnaires jamais punis. Rien qui permette de faire une moyenne statistique mais il y avait clairement pire que lui. 

Cela rend impossible son retour dans l'armée mais le disqualifie aussi auprès de nombre d'employeurs. Et si l'employeur possible réclame le livret militaire en l'absence de certificat c'est pire car sa condamnation y est portée et son service au 2e BILA aussi. Le fait même d’avoir fait partie de cet univers suffit, dans de nombreux milieux civils, à nourrir méfiance et rejet. Au moment de la libération, le pécule est chiche, parfois même diminué du montant des frais de justice. 

(carte postale circulée en 1917, collection de l'auteur)

S’il est encore domicilié avec ses parents en 1889 pour son mariage, la vie de Charles Sebert se poursuit ensuite jusqu’à sa mort dans la commune où sa femme, Léa Lepeltier, a ses attaches : Saint‑Pierre‑sur‑Dives. Le tailleur de pierres se fait maçon. Le recensement de 1911 le dit « ouvrier maçon chez Coteffler ». Il passe ses dernières années dans le hameau de Donville, toujours à Saint‑Pierre‑sur‑Dives. Charles Sebert meurt le 1er juin 1915 à Saint‑Pierre‑sur‑Dives à l'âge de 54 ans, ce qui est en fait au-delà de la moyenne des hommes de sa génération. Au moins son séjour à Biribi n'a pas abrégé son existence.

Qu’a‑t‑il fait de cette expérience ? L’a‑t‑il refoulée ? La belle légende familiale du compagnon du Tour de France, est‑ce lui qui en a eu l’idée ? L’a‑t‑il propagée ? Les témoignages sont rares. À part Darien, peu se sont exprimés sur ce qu’ils ont vécu. Beaucoup ont préféré oublier et refouler. Comme beaucoup de survivants d’expériences traumatiques, ils n’ont pas partagé. Je ne saurai jamais ce qu'il a pu ressentir de cette expérience dont, après toutes ces lectures, je retiens surtout la dureté et la disproportion.

Même son surnom de Grand Carnot reste difficile à attribuer. Je dispose de deux pistes sérieuses, ce sera à vous de choisir en définitive. La première y voit un écho ironique ou flatteur à la discipline des casernes, qui comparait volontiers ce colosse d'un mètre quatre-vingt-deux à Lazare Carnot, le célèbre organisateur des armées de la Révolution. La seconde privilégie l'argot des chantiers et des chambrées, où ce patronyme était devenu un nom commun pour désigner un ouvrier d'élite, à même de dicter la cadence aux autres, ou bien une force de la nature capable d'abattre une besogne surhumaine. Alors, l'armée ou le métier ?

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Bibliographie sélective : 

Georges Darrien, Biribi, Albert Savine (1890)
Dominique Kalifa, Biribi, Perrin, collection Temps (2016), 406 pages
Lieutenant Miellet, Historique du 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, rédigé d'après les instructions de M. le Commandant Battréau, Henri Charles Lavauzelle éditeur militaire.
Charles Jean Baptiste Chambion, Livre d'honneur du 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, (1887), 93 pages
Si vous voulez regarder un documentaire bien fait sur la prison du Cherche-Midi, c'est ici : https://criminocorpus.org/en/library/video/3131/

J'ai également eu recours un certain nombre de samedis matins aux archives militaires de Vincennes, dont je remercie l'ensemble du personnel.

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